Quelques notes à propos des peintures de Paul Vergier

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Avant toute autre chose qui se puisse dire à ce propos, ceci:

Je vois, devant les trois ou quatre fermes du hameau où Paul Vergier, fils de paysan, est né et où il vit de nouveau désormais, un vaste espace, ouvert, un mouvement ample et calme de collines qui porte le regard très loin, sans que rien le gêne, vers la lumière de l’horizon – tout bêtement dit : un des plus beaux paysages d’ici, d’une beauté à la fois lumineuse et profonde.

Mais je sais aussi, cachée là, dans ces quelques maisons dont certaines encore en ruines, pour ceux qui y ont vécu, grandi, travaillé les champs, à cause de circonstances toutes privées, une non moins grande, une non moins profonde intensité de douleur.

Il faut faire attention à ne pas trop « phraser » sur la peinture (sur quoi que ce soit, d’ailleurs).

Simplement, d’abord, rappeler cette réaction, la nôtre, à ma femme, peintre elle-même, et à moi, et celle de quelques amis proches, devant les premiers tableaux que nous avons pu voir ici de Paul Vergier, avant même de le rencontrer et de rien savoir de lui ; la certitude, joyeuse parce que très rare, qu’on découvrait là, tout bêtement dit, « un vrai peintre » ; avec tous les dons aujourd’hui encore indispensables en ce domaine : le sens de la couleur, le sens des formes et celui de leurs rapports et, déjà, un certain aplomb dans l’usage qu’il en faisait ; puis – tout aussi nécessaire dans les choses de l’art, à mon idée, une extrême sensibilité, perméabilité au monde qui nous entoure – alors surtout des paysages – que ces dons s’exerçaient à exprimer. Des paysages petits ou grands, la campagne d’ici ou les rues, les places, les chantiers de Berlin, souvent aussi des vues rapportées comme en souvenir de divers voyages, en grand nombre, dans l’enthousiasme encore très juvénile de l’échange entre le monde et soi – avec le risque, aussi, bien sûr, de trop aisément les multiplier…

Autre évidence, d’emblée, devant ce fils de paysan, mais qui est passé par l’Ecole des Beaux-Arts et n’a rien d’un naïf : que, malgré ses dons, il n’est pas un virtuose et ne cherche pas à épater, comme beaucoup.

Certes, Paul Vergier n’aurait pu que charmer par ses sensibles paysages. Mais je crois qu’il y avait en lui, depuis l’enfance et par filiation, ce lien naturel étroit avec la terre, cette chance de vraiment savoir ce que c’est parce qu’on l’a travaillée ; et sans doute aussi cette peine très secrète, laboure aussi profond. Il n’a donc pas tardé à se lancer dans une aventure plus hardie : ces toiles plus grandes, sur le thème, justement, des labours ou celui des serres, d’une beauté très étrange ; aventure qui lui a permis de grands pas en avant et un réel creusement de son art, dans un combat qui n’est plus celui de la charrue et de la herse, c’est-à-dire de l’outil, de la machine, du fer, avec la terre, mais celui du pinceau avec la toile à couvrir.

(Tout récemment, devant les « vagues » de Courbet qui sont d’admirables éruptions de puissance maîtrisée, et peut-être à cause de ce qu’elles ont de plus tellurique que marin, je n’ai pu m’empêcher de penser à ces labours de Paul Vergier – sans, faut-il le dire ? vouloir l’accabler de rapprochements hyperboliques.

N’empêche : ce qui me frappe en définitive le plus en regardant ses peintures, c’est cette force souterraine qui les soulève, plus ou moins visiblement, et qui le porte, lui, dans son travail.

Puisse-t-elle surtout, cette force, rester pure, vraie, c’est-à-dire sans apprêt, sans outrances, sans tricherie, presque innocente comme elle semble l’être aujourd’hui pour notre bonheur !)

(Décidément, quoi qu’on en aie, ce ne sont là que des phrases : qu’on les oublie donc au plus vite pour mieux regarder les tableaux !)

Philippe Jaccottet

Grignan, janvier 2008  


A few notes on the paintings of Paul Vergier

Before anything else that might be said on the subject, this:

I can see, before the three or four farms that make up the hamlet where Paul Vergier, a farmer’s son, was born, and where he now lives again once more, a vast space, an ample and tranquil movement of hills which carries the gaze a great distance, without anything to hold it back, towards the light on the horizon – put simply: one of the most beautiful landscapes in these parts, its beauty both luminous and profound.

But I also know that, hidden there, among these few houses, some still in ruins, for those who have lived and grown up here, worked in the fields, due to circumstances of a wholly private nature, there is a no less great and no less profound intensity of grief.

It is important to take care not to use too many fine words when talking about painting (or anything else, come to that).

First of all, let me just recall our reaction, that of my wife, herself a painter, and my own, and that of a few close friends, when we came across the paintings of Paul Vergier for the first time, before meeting him or knowing anything about him: the certainty, joyous because very rare, that here we had discovered, put quite simply, ‘a real painter’. One with all the gifts that remain indispensable in this domain: the sense of colour, the sense of forms and of the relations between them, and, already, a certain assurance in his use of them. Then – just as necessary in matters of art to my mind – an extreme sensibility, a permeability to the world that surrounds us – that is, above all to landscapes – which these gifts applied themselves to expressing. Small or large landscapes, the countryside round here, or the streets, the squares, the building-sites of Berlin, often also views brought back like souvenirs from various travels, lots of them, in the still quite youthful enthusiasm of an exchange between the world and the self – not without running the risk, to be sure, of reproducing them too readily…

Another obvious thing that comes across at once with this farmer’s son – but one who has been to Art School and has nothing naïve about him: that, despite his gifts, he is no virtuoso and does not seek to impress, as many do.

Of course Paul Vergier could not fail to have charmed us given the sensitivity of his landscapes. But I think that, since childhood and by descendance, there was in him a natural connection to the earth, the fortune of really knowing what it is through having worked on it. And no doubt also the concealed pain works very deep. So it was not long before he launched into a bolder venture: the larger canvases which have precisely ploughing or polytunnels as their themes, and which are of a strange beauty. This venture permitted him to take great steps forward and to dig deeper into the sources of his art, in a kind of combat which is no longer that of the plough and the harrow, that engaged in with a tool, with a machine, with iron against the earth, but that which the brush engages in with the canvas that is being covered.

(And recently, in front of Courbet’s waves, which are such admirable realizations of mastered power, and perhaps because of the way they are more tellurian than marine, I could not help thinking of Paul Vergier’s ploughing scenes – which is not, it goes without saying, to want to overburden him with exaggerated comparisons.

Still: what strikes me more than anything in the end when looking at his paintings is this subterranean force that inhabits them, more or less visibly, and which sustains the artist himself in his work.

And above all, my wish is that this force may remain pure, true, that is: without affectedness, without excess, without trickery, almost innocent, as, to our great delight, it seems to be today…)

(There’s no doubt about it, whichever way you look at it, all this is nothing but words, fine or not. Forget them then at once in favour of the paintings themselves!)

Philippe Jaccottet

Grignan, January 2008

 

translation: Charlie Louth, Oxford